Les films du placard #05

Beyond the Black Rainbow (Panos Cosmatos, 2010)

Nous avions déjà évoqué la science-fiction dans un précédent Films du placard et aujourd’hui on remet le couvert. Sorti en 2010, Beyond the Black Rainbow est le premier long métrage réalisé par Panos Cosmatos, jeune cinéaste canadien. Si son nom vous dit quelque chose, c’est parce que ce petit jeune porte celui de son père qui a réalisé Rambo II ou encore Cobra (vous savez les films du genre : Stallone, gros bras, pistolets, méchants, pan pan…). Contrairement à son père, Panos réalise ici un film indépendant de qualité avec ses tripes, ça dégueule de références et graphiquement le film est une perle de maîtrise.

panos-cosmatos-beyond-black-rainbow-007

Une photographie minimaliste, maîtrisée et envoûtante, loin de celle de papa Cosmatos.

Il me semble important de préciser que ce film est le premier de la chronique à ne pas mettre dans toutes les mains. À mon sens pour apprécier le travail de Panos Cosmatos il faut se pencher un peu sur ce que le bonhomme a pu avoir devant les yeux : Stanley Kubrick (2001 Odyssée de l’Espace, Orange Mécanique), Clive Barker (Hellraiser, Nightbreed), David Lynch (Eraserhead, Dune), Georges Lucas (THX 1138), John Carpenter (They Live, The Thing) ou encore son compatriote Vincenzo Natali (Cube, Cypher, Splice).

panos-cosmatos-beyond-black-rainbow-008

La patte David Lynch semble avoir eu une bonne influence sur le travail de Panos Cosmatos.

Tout gamin ce réalisateur a baigné dans le cinéma de par son père mais aussi de par sa passion à zoner dans les vidéoclubs et à passer des heures scotché sur les jaquettes de VHS qu’il n’a pas le droit de visionner. Alors qu’il est adolescent, il s’imagine des films à partir de ces images qui le marqueront à vie. Toutes ces références ressortent très explicitement, avec finesse et respect, dans ce long métrage d’à peine moins de deux heures.

panos-cosmatos-beyond-black-rainbow-001

L’esthétique 70’s-80’s se retrouve dans les moindres détails du film.

Le scénario tient en deux lignes : 1983, dans les laboratoires de Arboria Institute, le Dr. Mercurio Arboria et le Dr. Barry Nyle font des recherches sur l’accomplissement de l’être humain. Elena, droguée et séquestrée est condamnée à être un cobaye solitaire dont la seule interaction avec le monde réel se fait à travers une TV cathodique. Sans un mot et en toute simplicité, elle décide de s’enfuir.

panos-cosmatos-beyond-black-rainbow-009

Elena, cobaye isolé chez Arboria Institute.

panos-cosmatos-beyond-black-rainbow-002

Droguée, séquestrée, surveillée, la vie d’Elena n’est pas un long fleuve tranquille.

Le film commence par un spot d’explication sur le laboratoire Arboria qui désire rendre les humains meilleurs à travers diverses expériences. On comprend rapidement qu’Elena a des pouvoirs psychiques et que le Dr. Nyle est capable de la contrôler grâce à un prisme lumineux situé dans une salle vaste, vide et dont la localisation n’est jamais indiquée. Pour la petite info, il est possible de voir dans cette structure une référence directe aux travaux de Freud sur les 3 instances de la personnalité (le ça, le moi et le surmoi). On peut d’ailleurs s’amuser à retrouver ce chiffre symbolique dans plusieurs éléments du film : décors, accessoires… Ainsi, sous ses airs rétros kitsch, l’esthétisme mis en place va dans le même sens que ses personnages. Il devient difficile de savoir si ce que l’on voit relève du rêve, de la conscience, du cauchemar… Les personnages sont-ils des personnages ou des symboles ? Ce film est-il une image réelle ou une allégorie ? C’est d’ailleurs probablement entre autres cette direction commune qui guide les personnages et le réalisateur qui donne à l’ensemble cette force et cette solidité.

panos-cosmatos-beyond-black-rainbow-006

Le prisme de contrôle mental, une image récurrente qui apparaît de façon rythmée tout au long du film.

Pendant près de deux heures, Panos Cosmatos met en scène cette évasion proche d’un voyage initiatique au cœur de la psychée de nos personnages. Étranges et charismatiques la proie (Elena) et son chasseur (Dr. Barry Nyle) évoluent dans un monde froid, inquiétant et surnaturel malgré l‘esthétique technologique volontairement désuette et kitsch. Les personnages traversent un ensemble d’épreuves les rendant à la fois plus forts et plus vulnérables. La limite entre le réel et l’inconscient des personnages se fait floue, le public perd définitivement tout repère,  un vrai tour de force.

panos-cosmatos-beyond-black-rainbow-004

Rêve, trip hallucinatoire, inconscient, monde réel, flashback, monde divin… et si l’histoire se déroulait dans ces différents plans en même temps ?

Alors qu’Elena parcourt un ensemble de salles en quête d’une porte de sortie, elle croise des corps aux chairs meurtries, des monstres aux grognements dérangeants dont on ne saurait dire s’il s’agit d’expériences ratées, de gardiens de laboratoire, de modèles des limites de l’être humain ou de simples cauchemars. Chacune de ces horreurs nous ramène indubitablement à la condition des deux protagonistes et aide à les placer sur l’échiquier de l’histoire. S’agit-il ici réellement d’un monde humain ? Qui sont ces gens ? L’indication de l’année au début du film, les images de la technologie, la maison et la vie privée de Barry Nyle tous ces éléments devraient pouvoir nous dire que ce monde est rationnel et réaliste. Pourtant Panos Cosmatos à force d’images et de sons nous embarque dans un monde dans lequel il est impossible de s’accrocher. Comme Elena, le spectateur subit ce voyage, il rentre dans un état second où le monde n’est là que pour être traversé et où l’individu est une matière à questionnements.

panos-cosmatos-beyond-black-rainbow-010

Au cours de son évasion, Elena fait des rencontres inquiétantes.

panos-cosmatos-beyond-black-rainbow-011

Le Sensionaut est là en tant que symbole d’un super-humain.

De son côté, le Dr. Nyle devient, petit à petit, de plus en plus inquiétant. Un passage en flashback nous permet de comprendre ses sentiments et ses expériences. Nous sommes invités dans sa tête, son inconscient, son moi profond. Cette mise à nu le rend plus humain et étrangement plus dangereux, plus inquiétant. Jusqu’ici, son rôle de geôlier omniscient (nous étions ici presque sur l’image d’une divinité) nous permettait de comprendre ses actions et ses buts sans finalement se poser trop de question sur le finalité de ses actions.

panos-cosmatos-beyond-black-rainbow-012

Le Dr. Barry Nyle, être divin et surpuissant ou être humain triste, frustré et morbide ?

Là où le réalisateur est très ingénieux c’est qu’après avoir baladé ses personnages et son public dans un univers hallucinogène et quasi religieux, il change du tout au tout pour la conclusion du dernier quart d’heure. Souvent assez mal reçue, cette fin est assez joussive, Panos Cosmatos décide d’entrer dans une esthétique différente cette fois-ci plus proche de Clive Barker. Ce revirement de ton pour les dernières minutes est mis en place suite à une scène extraordinaire nous présentant la transformation physique et mentale du scientifique tortionnaire.

panos-cosmatos-beyond-black-rainbow-013

La lumière est au bout du chemin… Il suffi de suivre l’arc en ciel symbolisé ici par ces tuyaux d’évacuation.

panos-cosmatos-beyond-black-rainbow-003

Le monde réel existe bel et bien dans cette fiction surréaliste. On appréciera le thématique du triangle, forme de base du laboratoire Arboria.

Dans cette fin de film tout est en relation avec une sorte de justice naturelle. L’individu doit trouver sa place dans son environnement. La différence de ton est enivrante, tout comme le Dr. Barry Nyle, le spectateur perd pied, retombe douloureusement sur la dure réalité et le temps de se relever, le générique est déjà lancé.

panos-cosmatos-beyond-black-rainbow-005

Le Dr. Barry Nyle conduit sa voiture tout au long d’un scène inquiétante.

Si j’évite de spoiler, c’est qu’il ne s’agit pas ici de vous raconter un film mais de vous donner envie de le voir. Même si ici plus que dans n’importe quel autre film l’expérience est plus importante que le scénario, il me semble important de ne pas pour autant jeter la trame narrative par la fenêtre.

panos-cosmatos-beyond-black-rainbow-014

« A new, better, happier you »

Pour conclure, les rares lignes de dialogues et le scénario simplissime ne sont donc qu’un prétexte à un trip visuel et sonore dans l’univers de la science fiction des années 70-80 (Blade Runner, THX 1138, 2001 Odyssée de l’Espace…), les musique de Sinoia Caves (space rock) et Jeremy Schmidt (electro 80’s dans la mouvance des sorties de Death Waltz), sont juste extraordinaires, on se retrouve dans l’univers des sorties musicales de Carpenter, Goblin, Zombi et autres Kraftwerk. Bien que j’ai indiqué plus haut que ce film n’est pas à mettre devant toutes les orbites avides d’images, il me semble important de vous dire que ce film reste incontournable pour tous les curieux, que vous l’aimiez ou non, l’univers créé est fort, solide et envoûtant. Le travail réalisé sur ce long métrage est global. Si vous êtes courageux, je ne peux que vous conseiller ce voyage et vous encourager à regarder encore et encore et encore ce long métrage, riche de sens et avec une relecture perpétuelle.

Suivez-nous sur les réseaux sociaux pour être au courant
des derniers articles mis en ligne :